Traité de vélocipédique élégance
Pierre-Luc Vacher - 22/03/16
De la vélocipédique élégance

Je suis surpris de voir que les gens se soucient de leur tenue vestimentaire mais pas quand ils sont à vélos comme si ce moment devait être mis entre parenthèses. La silhouette d’une voiture n’est pas modifiée par la présence de son conducteur, à l’exception des cabriolets. Celle d’un vélo l’est. Je me souviens que les seuls chevaux que j’ai vus pendant longtemps étaient les chevaux des cow-boys à la télévision : aussi, lors de ma première rencontre avec un vrai cheval sans cavalier, je trouvais qu’il lui manquait quelque chose et que ça ne ressemblait pas à ce que je voyais dans les westerns.
En fait, c’est tout simple : 
l’équilibre général du "cheval + cow-boy"  (ci-dessous)

est différent de l’équilibre de la forme "cheval" simple (ci-dessous) :

    

Parfois même un seul détail fait toute la différence : que l’on compare un cow-boy avec chapeau et un autre sans...

Avoir un beau vélo ne suffit donc pas pour être élégant à vélo.

elegance











De l’élégance

S‘il est un point commun que l’on puisse retrouver dans les silhouettes des hommes et des femmes nobles, des aristocrates et les dandys, c’est-à-dire des figures sociales supposées à la fois détenir et cultiver l’élégance, c’est le souci de la droiture du corps. Le fameux  "tiens-toi droit !" de nos parents en est sans doute l‘héritier. Cette recherche de droiture vient sans doute du souci de se différencier des primates, (nous avons tous en mémoire la frise historique de l’évolution de l’homme) et de tous ceux que le fardeau de la vie (le travail pénible, le manque d’argent, le vide culturel…) fait courber l’échine.
draisienne
Ce petit rappel doit être fait au préalable pour aborder l’élégance à vélo. En effet, les premiers hommes à être montés sur une draisienne puis sur un vélocipède étaient des aristocrates, auxquels ne manquaient ni argent ni culture ni savoir-vivre. En 1870, on sortait à vélo autant pour être vus que pour faire de l’exercice et se divertir. N’oublions pas non plus que le vélo fut dès le début un "autre" cheval ou était l’instrument moderne qui allait remplacer le cheval ; d’où les écoles d’apprentissage du vélo calquées sur les manèges d’entraînement à cheval - et qu’on se souvienne de l’importance du maintien et du port de tête dans l’équitation.
La pratique du vélo, fut donc assez vite élevée au rang de sport, dans toute sa noble signification. À ce titre, elle était étroitement liés à la mode vestimentaire, d’autant plus que pour des raisons à la fois pratiques (la possibilité de tourner vite et longtemps les jambes) et sociales (l’admission des femmes dans les clubs de cyclistes), des lignes de vêtements nouveaux furent crées.
Compte-tenu de ces éléments et des positions des selles-guidons-pédales sur les premiers vélos, il n’est donc pas si étonnant que la position normale du buste fut droite.

La recherche de l’élégance à vélo ne peut cependant pas se limiter à la tenue droite, même si elle peut en être une condition primordiale et nécessaire. Je vais maintenant en préciser les éléments, étant entendu que pour moi l’élégance est à rechercher en toute circonstance, non pas pour consacrer la société du paraître mais parce que l’élégance de soi est une des voies qui peuvent rendre le monde plus beau. Je partage l’avis du pédopsychiatre A. Naouri qui dit à propos des hommes et des femmes que "la beauté irradie une énergie de vie utile à tous et dont chacun s’empare d’autant que le prix en est dérisoire (…) comme si la beauté avait un statut d’utilité publique". Pour moi, le vélo, vécu comme une prothèse (temporaire) du corps, participe de cette beauté générale.

Quand on recherche "vélo et élégance" sur un moteur de recherche, on s’aperçoit que le mot "élégance" est compris comme ce qui n’est pas salissant. Exemple :

« Le vélo est-il salissant ?
L’application de quelques mesures de précaution vous permettra d’enfourcher votre bicyclette sans nuire à votre élégance. Vous pouvez munir votre vélo d’un carter enveloppant intégralement la chaîne et de « protèges-jupes » recouvrant le haut de la roue arrière. Il vous est également loisible d’utiliser des pinces à pantalons ou de glisser le bas de ceux-ci dans vos chaussettes. Afin de ne pas transpirer, considérez votre déplacement plutôt comme une promenade que comme un « contre la montre ». Certaines entreprises, enfin, mettent des douches à la disposition de leur personnel ».
Ou encore :
« On peut être élégant(e) et faire du vélo. De nombreux cadres japonais se rendent à vélo, de la gare à leur lieu de travail, en complets-vestons impeccables » (…)  … choisir de beaux vêtements mais jamais rien de long, manteau ou robe, qui se prendrait dans les rayons. Pour vous, mesdames, un tailleur avec pantalon ou jupe courte avec des bas opaques ».

Pour moi l’élégance est bien autre chose : c’est un équilibre qui a quelque chose à voir avec la paix, la légèreté, le charme, la distinction, la grâce, l'harmonie dans les proportions, les mouvements.
Avec l'exemple ci-contre, il est intéressant de noter que le vélo en question regardé seul n’a pas forcément un intérêt spécial : ici la grâce et l’élégance viennent de l’ensemble vélo + position + allure + vêtements de la cycliste.
fille à vélo
A contrario cet autre exemple où le ridicule vient du contraste entre l’attitude peu sûre sur un vélo plutôt sportif et typé "jeune".
Certains diront qu’un vrai beau vélo sera toujours élégant même chevauché inélégamment.
On retiendra qu'il ne faut pas manquer de relativiser : tout cela n'est pas si grave après tout !
Mais il reste que rien n’empêche de faire en sorte de cultiver son élégance personnelle à vélo. C’est un peu comme avec les habits : même avec une belle veste, si la coupe n’est pas à sa taille, l’effet n’est pas garanti ! Et cela fonctionne pour les hommes comme pour les femmes.
Je pense qu’on peut faire également le rapprochement avec l’élégance féminine : l’élégance peut être dans le détail et l’accessoire (bijou, sac…) ; pourquoi ne pas considérer son vélo comme un accessoire et en tant que tel, y porter la même attention ?
L'écrivain Paul Fournel, grand amateur de vélo, a écrit que malgré le soin qu'il porte à sa position à vélo, il a l'air d'une "vache" et que certains individus sont "faits" pour aller à vélo. "On dit qu'ils ont la classe (...) simplement ils sont beaux à voir (...) l'effort ne marque pas sa trace".
Je ne sais s'il est vraiment impossible à tout le monde d'atteindre cette "classe", mais je propose ici des éléments que chacun pourra essayer.
age vtt

Ci-contre avec son vélo, mon arrière grand-père en "tenue de travail" (il était chauffeur à Neuilly) : il n'utilisait pas de tenue particulière, son vélo étant un moyen de transport et non pas un instrument de sport.

Comment être élégant à vélo ?

Sans vouloir être donneur de leçon et encore moins prétendre représenter l’élégance cycliste, je me propose d'étudier cela plus en détail : ici rentrent en ligne de compte de nombreux paramètres; la tenue vestimentaire et les réglages habituels, même bien faits, ne suffisent pas. (Voir aussi plus haut les recommandations concernant les réglages des vélos).

mon arrière
Quelle tenue ?

En ce qui concerne les vêtements associés aux vélos, voici tout d’abord un rappel : en effet, l’évolution générale des m½urs a rendu moins contraignante la manière de se vêtir. Au début du vélocipède une mode s’imposa : le "complet cycliste" avec veston, pantalon au dessus du genou (et chaussettes haute), chapeau puis casquette. Quant à la tenue des femmes, elle suscita des discussions violentes, notamment quand il fut question de s’affranchir du corset.
siecle à vélo
La tenue des coureurs cyclistes copia d’abord celle des jockeys (jambes longues serrées à la cheville, manche longue) avant de se raccourcir en cuissard noir à fond de peau de chamois et maillot (de laine sur route et de soie sur piste).  Aujourd’hui, une "tenue cycliste" se réfère aux habits des sportifs adoptés également par les pédaleurs du dimanche.
Même s’il est intéressant pour les sportifs de disposer d’une tenue spécifique pour le vélo, on peut déplorer que les seules tenues disponibles dans les magasins soient tournées exclusivement vers le sport (couleur fluo etc.).
tenue sportive
A défaut, pour le vélo urbain, une tenue confortable, permettant l’aisance du mouvement convient parfaitement. Le style vestimentaire classique qualifié d’élégant dans notre société est le costume sombre et cravate pour les hommes et la veste-chemisette-tailleur pour les femmes. Loin de moi l’idée de bannir ces vêtements pour le vélo de ville, ils ne sont pas absolument contradictoires pour moi avec la pratique du vélo sous réserve de certaines conditions : vélo propre, protection des bas de pantalon, météo favorable. S’en persuader permettrait sans doute à plus de cadres d’utiliser le vélo pour les petits trajets professionnels. Mais une tenue décontractée et moins salissante sera plus adaptée en de plus nombreuses circonstances, mais là encore cela dépend du vélo, des distances que l’on est sensé parcourir et de la possibilité de se changer à l’arrivée ou non.


Les choses changent
Quelques stylistes commencent à proposer des tenues de ville adaptées aux contraintes spécifiques de la pratique du vélo : frottement de l'entrecuisse, respiration... Mieux, un salon
est entièrement consacré aux tenues et accessoires pour vélocyclistes : le salon Prêt-à-rouler dont la première édition a eut lieu à Londres le 21 juin 2007. De jeunes designers très talentueux comme Karta Healy, Jan Cicmanec ou Amy Fleuriot y présentent leur collection de vêtements "pratiques, écologiques, antitranspirants, réflectifs, sûrs et stylés".
Voir le site www.velorution.biz/pret ou encore la marque 
www.doyouvelo.com. Une styliste française a mis au point un casque de vélo homologué et adapté à un usage urbain qui allie la sécurité et la mode. Il s’agit d’un casque de vélo en carbone que l’on recouvre d’un chapeau interchangeable et assorti à sa tenue du jour : www.casquenville.com






pret à rouler
Cela dit, comme nous allons le voir, l’élégance à vélo, ne se limite pas à la tenue vestimentaire.

En effet, après plusieurs années d’expériences à parcourir de nombreux kilomètres à la campagne, en montagne et en ville sur différents vélos, voici les conclusions auxquelles je suis parvenu.
Quand les notions suivantes sont prises en compte, l’usager de la bicyclette est une élégante personne.
velo ville
1- Vitesse de pédalage
Le nombre de tour de pédales par seconde doit être voisin de un soit environ 60 tours/minute. Cela pourra paraître un détail à beaucoup, c’est pourtant tout un art qui consiste à adapter la vitesse à l’effort fourni.
Les vélos actuels ont des petits plateaux à l’avant (42 dents par exemple) techniquement intéressants pour faciliter les montées et les démarrages. L’inconvénient est qu’on est obligé de faire de nombreux tours de pédales pour avancer, et en dessous d’une certaine vitesse, le vélo avance en zig-zag, tout en déséquilibre. Je conseille de chercher à se mettre sur le plus grand développement possible (exemple gros plateau avant et moyen ou petit à l‘arrière), sans atteindre celui où l’on peine, et conserver une allure stable : le cycliste semble alors avancer sans peiner, tout en élan. Avec des roues à rayons que la vitesse rend quasi invisibles, faire du vélo devient alors comparable à la glisse (dans l’air comme le vol, ou dans l’eau, comme une barque). C’est juste un peu plus dur au démarrage, mais quelle allure quand le vélo paraît lancé ! Dans le monde de la course cycliste, chercher un grand développement se dit "tirer gros" et cela montre qu’on est très fort. Evidemment ici il ne s’agit pas de cela mais d’avancer avec un mouvement de pédalage lent.

2- position du corps
L’auteur D. Tronchet compare avec une ironie jubilatoire le cycliste et l'automobiliste : "La différence d'attitude face au monde entre le cycliste et l'automobiliste, c'est au plus intime qu'on peut la saisir. Au niveau du cul (postérieur). Observons celui du cycliste ; légèrement en arrière, il favorise l'envol de la colonne vertébrale. La posture est proche de la statuaire antique. Elle induit une vision dynamique, un mouvement vers l'avant qui témoigne d'une différentes positionsbelle confiance en ce que la vie lui réserve. Le postérieur automobiliste, coincé au confluent du dossier et du siège, ne peut se permettre l'arrogance d'un cul cycliste, qui exporte ses fessiers aux confins sans limites de la selle.
Non, tout  racrapoté sur sa molle concavité, il implique chez son propriétaire une pose semi-f½tale, qui trahit son repli sur lui-même ; impression renforcée par la simili-coquille d'
½uf galvanisée de son habitacle, illusoire parodie de sécurité placentaire car elle se brisera au premier gros choc". Un conseil : pensez à cela sur votre vélo, votre corps se redresse et les ailes vous poussent !
Cela dit on peut faire aussi une distinction des positions des différents cyclistes : sur un même vélo, deux personnes de taille identique se tiendront différemment. L’idéal me paraît être la position du corps droite ou légèrement inclinée en avant avec les bras tendus ou semi-fléchis. La position du coureur cycliste est donc à exclure là-encore mais l’élégance n’est pas ce qui motive le coureur. Souvenons-nous de la position des premiers vélocipédistes : buste droit, jambes fléchies vers l'avant pour atteindre les pédales sur l'axe de la roue avant : une position empreinte de dignité et d'une certaine majesté.
tenue droite









3- taille de l’un par rapport à l’autre
Une grande personne doit avoir un vélo proportionné à sa taille. Une compensation de la petite taille du vélo par des hauts réglages de selle et de potence n’est pas du meilleur effet : l'équilibre des constructeurs est mis en défaut. Comme les vêtements de haute couture, les vélos étaient autrefois fabriqués sur mesure. Evidemment ce n'est quasiment plus possible aujourd'hui, mais si on prend le temps d'essayer, on peut trouver vélo à son corps. J’ai noté qu’un enfant sur un grand vélo n’est jamais ridicule ; par contre un adulte l’est toujours sur un trop petit vélo.
Cela dit, pour ne pas exclure
a priori les vélos pliants actuels, on peut préciser ici que l'effet produit par leurs petites roues les places dans une catégorie à part des vélos à roue de taille classique (600, 700 mm). De plus, les remarques faites concernant la recherche d'un grand développement (mouvement lent - voir 1)  et une tenue vestimentaire appropriée (voir 4) restent valables.
enfants sur un grand vélo
4- style de l’un par rapport à l’autre
En vélo, tous les styles sont permis, mais je recommande d’adapter son style à son vélo, ou l’inverse si on a plusieurs vélos de types différents : on ne fait pas la même chose avec n'importe quel vélo. Le VTT est un vélo adapté pour s'amuser quand on est jeune. Passé un certain âge,  se croire jeune sur un VTT frise le ridicule.
Par exemple, le complet veston ne convient pas au VTT mais il peut convenir avec une tenue droite sur un vélo classique de ville. Le blouson de cuir noir est difficile à porter sur un vélo mais se justifie sur certains vélos de type chopper avec assise droite voire penchée en arrière. En ce qui concerne les femmes, certaines ont l'air déplacées sur un vélo comme si pour elles il s'agissait d'un "sport de mec" uniquement et que l'idée est de suivre son homme du mieux possible (= sans le gêner). Elles oublient ce que le vélo a fait pour l'émancipation des femmes, en bouleversant les conventions de l'habillement, en la débarrassant des contraintes du corset et en lui prodiguant une indépendance dans ses déplacements. Sans parler de "relooking", il devrait être possible de prêter attention aux tailles, réglages et choix du vélo féminin qui ne se borne pas à la version féminine du vélo des messieurs.

Ici la veste dénote avec le style baroudeur du VTT.
5- les accessoires, le portage
Ce qui peut être considéré comme un détail a aussi son importance, puisqu’il est visible et influe sur la forme générale : dans l’exemple à droite, le vélo est plutôt agréable au départ mais le sac porté au guidon nuit à l’équilibre de la personne tout en alourdissant la silhouette de l’ensemble.
Un simple cageot en b
ois peut convenir sur un vélo ancien mais difficilement sur un vélo high tech. Mais on peut considérer aussi dans certains cas, que les matériaux sont tellement étrangers l'un à l'autre qu'ils ne se nuisent pas en montrant qu'ils sont provisoirement réunis (panier en osier et vélo métal ci-dessous). 
Dans ce domaine aussi, les choses changent : commencent à apparaître des lignes de sacs ou de sacoches étudiés pour s'adapter au vélo sans être dénué de style, et je ne peux que m'en réjouir.
panier avantCyclodelic london

Les sièges porte-bébés, même à vide, ne nuisent pas à la silhouette du vélo : au contraire, ils le rendent souvent dynamique et sympathique en rajoutant une ligne arrière qui remonte tout en "fermant la marche".
portage à vélo

vélo avec siège enfant
6- la fluidité de la trajectoire
Plus difficile à appréhender, ce concept est né de l'observation de certaines personnes en rollers (!) qui ont l'art de passer d'un endroit à un autre en évitant d'éventuels obstacles tout en maintenant une rondeur ou fluidité de l'enchainement des gestes et de la trajectoire. A vélo c'est possible aussi, on ne s'en aperçoit cependant qu'à une certaine distance du cycliste observé. Une fluidité parfaite ou "art du faufilement" (comme je l'appelle), impliquerait de ne pas rompre le mouvement, de ne pas poser pied à terre, ce qui n'est évidemment pas toujours possible compte-tenu des obstacles en milieu urbain (feux, piétons, voitures, trottoir, mobilier urbain) mais en avoir conscience peut permettre d'atteindre une certaine élégance plus rare mais très belle.
Vous trouverez d'autres "Manifestes du vélo chic" en suivant ces adresses :
- http://trk.free.fr/cyclechic/
- http://www.stockholmcyclechic.com/cycle-chic-manifesto/

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