Traité de vélocipédique élégance
Pierre-Luc Vacher - 22/05/16
A la recherche du beau vélo
Aujourd'hui, nous sommes entourés de vélos et nous ne les voyons pas. Sont-ils si peu dignes d’'intérêt qu’'ils n’attirent pas notre regard ? Passionné des belles choses, mais déçu par les formes habituelles des vélos courants que je croise, je pars ici à la recherche du "beau vélo".
En faisant mes recherches pour cet essai, j'ai été très étonné de trouver le terrain des thèmes "vélo" et "design " et "élégance" assez vierge. Qu'on ne se pose pas plus de questions sur l'élégance en voiture est assez logique : en voiture le corps disparaît, la voiture devient celui qui conduit et inversement (d'où le changement d’'attitude de certains piétons qui deviennent conducteurs !). Rien de tel en vélo, où le corps est véritablement « exposé ». Pourquoi ne porterions-nous donc pas une attention particulière à son attitude à vélo autant qu’'à sa tenue vestimentaire par exemple ?

À noter : j'ai démarré cet essai à la fin de 2006. À l'époque, les blogs vélos étaient quasi inexistants et surtout, il n'y avait pas encore les sites d'agrégation d'images comme Pinterest, Flick'r et autres qui fournissent maintenant des kilomètres d'images de vélos, comme autant de source d'inspiration pour les amateurs de vélos comme moi. Je  pense toutefois que ce site a encore sa place et pourra permettre à certains d'étendre leur réflexion.
Le beau vélo    

Il est difficile de parler d’'esthétique et d’'élégance tant ces notions relèvent de la plus grande subjectivité aussi je tenterai de donner des détails argumentés pour préciser mon point de vue.
Bien sûr, une bicyclette est avant tout un outil, efficace (1), pour se déplacer d’'un point à un autre, principalement pour les petits trajets mais aussi faire le tour du monde. Mais rien n’'interdit au concepteur de vélo de joindre l’'utile à l’'agréable et
cadre losanged’'oser inventer  des trouvailles dans le dessin du départ, dans la couleur. Cette recherche n’'est pas nouvelle, le simple mobilier des lointains africains révèle aussi cette double démarche : utile et beau à la fois.
Un vélo comme le VTT est, en principe, robuste, fiable et efficace. Mais cela suffit-il ? Sans relancer l’'éternel débat « la forme suit la fonction », le cadre en losange, est-il impondérable ?
 
La forme du vélo est-elle si définitivement parfaite pour qu’on ne puisse la réinventer et la faire évoluer ? Parmi les types de vélos qui semblent au moins un peu avoir l’'ambition de plaire, on constate me semble t-il peu d’'imagination de la part des designers, et les vélos semblent n’'être plus que des cadres supportant des accessoires (guidons, portes bagages, selles...) sans aucune vraie réflexion d’'ensemble, ni même parfois de souci esthétique.

Pour être plus concret, prenons simplement deux exemples : quand le tube de cadre est dans le prolongement d’'un autre, pourquoi ne pas les relier en leur donnant une courbure qui les relierait, et pourquoi ne pas intégrer le porte-bagages dans la conception de la forme générale ? C'est pourtant le genre de démarche qu'adoptent habituellement les designers de voitures ou d'ordinateurs : relier les lignes, intégrer des éléments secondaires avec l'élément principal.

(1)De l’'efficacité du vélo /énergie dépensée
Par rapport à la marche à pied, le vélo est trois fois plus efficace à effort égal et entre trois et quatre fois plus rapide. On a également calculé qu'en termes de conversion en mouvement de l'énergie issue de la nourriture, il s'agit d'une forme de locomotion plus efficace que celle de n'importe quel organisme biologique (l’'organisme biologique le plus efficace au kilomètre est le martinet et le second est le saumon).

Pour imaginer des développements et variantes de la forme générale d'un objet, on se penche généralement sur l'héritage initial que porte l'objet, souvent un geste humain (s'asseoir pour une chaise) ou un animal (l'oiseau pour un avion).

La référence s'avère plus difficile pour le vélo. Faut-il chercher une analogie avec un cheval chevauché par un homme comme certains termes communs pourraient le laisser supposer : "hobby horse", enfourcher, selle, monture... Pourtant rien de l'équidé n'est repris dans la forme des cadres : la fourche avant est dirigée vers l'arrière / l'encolure du cheval l'est vers l'avant, la largeur de la selle et du vélo est très fine/ le cheval est large, le vélo a des roues/ le cheval, des pattes, le cheval a des formes plutôt fluides / le vélo a des formes anguleuses. Un extrait de film où passait un carrosse de profil me permet d'avancer une autre hypothèse : la forme du vélo découle non pas du cheval ni du carrosse mais de l'ensemble "cheval + carrosse", avec le cocher au centre remplacé par le cycliste ! Mais je conviens que cela peut paraître assez farfelu.
Peut-être faut-il s'en tenir alors à ce que j'ai d'abord pressenti : le vélo d'aujourd’'hui ne "s'origine" que dans le vélo d'hier et c'est sans doute ce qui explique sa structure figée à travers le temps : deux roues, dont une fixe, assemblées par un cadre droit sur lequel on s’assoie.

Pour comprendre le contexte de l'évolution de la bicyclette de son origine à nos jours, je recommande ici la lecture de cette page :

voir histoire du vélo

Ceux qui maîtrisent ces questions peuvent poursuivre la lecture.









1903


Cherchez les différences

Ci-dessus un vélo de 1903 et plus bas celui de 2003 : à mes yeux, les accessoires, le cadre abaissé à l'arrière, le guidon plus haut, ne constituent pas des éléments fondamentalement différents.

Des modifications, peu de changements

Les manuels d'histoire du cyclisme affirment
que la bicyclette a plus connu d'innovations technologiques entre 1985 et 1995, qu'elle n'en a connu entre 1915 et 1985 (systèmes de changement de vitesses "indexés", les suspensions, l'utilisation de nouveaux matériaux comme l'aluminium, le titane et les fibres de carbone). 
Certes, mais ces innovations ne portent pas sur le cadre et ne modifient pas la forme générale des vélos qui semble conduite surtout par les notions d'efficacité et de performance plus que par l'esthétique : à part la version homme et femme, la forme "classique" inventée en 1888 est restée inchangée. Pour être tout à fait complet, je n'oublie pas de signaler le fait qu'aujourd'hui existe une grande variété de modèles pour des vélos à usage spécialisé, qui n'existaient pas il y a un siècle.

 voir les différents types de vélos

Mais si je m'en tiens au vélo de ville à usage quotidien, ma théorie se vérifie (voir les vélos 1903 et 2003 ci-dessus à droite, et les pages "histoire du vélo" et "les différents types de vélos" citées plus haut).
Pour moi, c'est un constat assez désolant parce que cette forme "classique", aussi bien dans sa version ancienne que réactualisée, me paraît assez pauvre esthétiquement parlant et cultive le paradoxe d'avoir perdu une certaine forme d'élégance légère tout en restant très proche des anciens modèles qui eux semblaient plus élancés. En fait, de mes recherches il ressort que les innovations liées au vélo ont toutes été tournées vers l'efficacité, le rendement et l'utilité. D’'une certaine façon, c'est assez normal quand tout ce qui est ajouté sur un vélo augmente sa masse donc l'effort à fournir pour le déplacer. La recherche plastique autour du vélo s'est donc bornée à intervenir sur la couleur, le vernis, quelques accessoires (phare, porte-bagages), comme si toucher à la forme globale du vélo risquait de mettre en péril l'équilibre ou l'efficacité, comme si on ne pouvait pas dépasser le mythe de la forme fonctionnelle qui se suffit à elle-même.
Une autre explication possible est le peu d'intérêt pour le développement du vélo en France, la recherche s'étant focalisée sur les deux-roues motorisés (scooter, moto...).

2003



phare avant moderne
Phare avant sur un vélo actuel
comme exemple d'une réflexion
très réduite sur le design vélo : l'accessoire "moderne" sur un vélo
qui ne change pas semble plaqué. 
Sommes-nous donc condamnés à cette forme classique et figée du vélo, anguleuse et quelquefois peu équilibrée ?
Les nouveaux vélos à assistance électrique (VAE ci-contre) que l'on commence à croiser dans les rues tendraient à le laisser croire : ils ne font qu'adapter légèrement les cadres pour permettre l'installation du moteur et des batteries. Le résultat est peu imaginatif et peu convaincant (ex. ici décalage vers l’arrière de la roue motrice).
vae
Mon "beau vélo" idéal

J'ai rassemblé ici quelques éléments qui me paraissent indispensables à une définition d'un beau vélo. Certains éléments font partie du vélo lui-même, d'autres sont issus des réglages.
Je précise ici que ma recherche s’'intéresse principalement aux vélos du quotidien pour la ville ou la campagne et pour hommes et femmes.

Eléments liés au vélo lui-même :

- courbures des lignes pour accompagner la rondeur des roues : plutôt rares en France mais on y vient (voir les exemples plus loin de la grande distribution, également sur le marché aux puces maintenant, ce qui n’'était pas le cas il y a quelques années). L'importance du cadre est primordiale mais à défaut d'un cadre fantastique, il est possible d’'arriver à un beau résultat en tenant compte des points suivants.
- éléments du vélo de même style : ce point permet de ne pas exclure des vélos dont toutes les pièces auraient été bricolées ou rapportées, du moment que cela ne soit pas dépareillé (voir aussi les remarques sur les recommandations autour du style du vélos et du style vestimentaire dans la partie II). Un guidon original et qui reste dans le style peut faire toute la différence par exemple.
- accessoires bien intégrés : ex. le porte-bagage qui fait pièce rapportée sur un vélo dont tout le reste semble bien pensé : le fabricant de porte-bagage démontable pense t-il vraiment que le porte bagage va être démonté, changé ou remplacé ?

Eléments liés aux réglages :

- poignée de guidon à l’'horizontale, ci-contre les deux même vélos dont le guidon est soit à l'horizontal (en hant) soit descendant (en bas), celui du haut s'impose en équilibre, on pourrait même le trouver plus "fier",
- guidon plus haut que la selle (ce qui impose une tenue droite ou légèrement penchée en avant : voir mes remarques sur l'élégance à vélo dans la partie II). Le guidon plus haut que la selle est le digne héritier des grands Bis et dérivés (roues plus hautes à l'avant). Les roues sont aujourd'hui de taille identique à l'avant et à l'arrière mais la potence et le guidon peuvent être levées.
- tige de selle ni trop sortie, ni trop basse : dans les deux cas, c'est le vélo qui n'est pas à la bonne taille.

Elément à classer dans les deux catégories (vélo et réglages) : 

- le bruit (ou le silence) du vélo dépend en effet de la conception du vélo, des matériaux mais aussi des réglages du dérailleur, de la lubrification des pièces. Même si un joli cliquetis régulier de la roue libre fait "chanter" le vélo, le silence est à rechercher (les bruits de grincements ou de frottement du dérailleur témoignent d'un frottement anormal).
guidon horizontal
guidon descendant
Des réponses originales, pour des vélos différents et plutôt réussis

Mes recherches m'ont permis de vérifier que mes préoccupations ne me sont pas personnelles et qu'à d'autres époques ou en d'autres lieux, d'autres se sont posées les mêmes questions. Mieux,  certains ont même tenté d'y répondre, je vous livre ici quelques exemples de formes de vélos différentes.

- des vélos américains des années 50. A partir des années 30, les Américains utilisaient de moins en moins la bicyclette au profit de l'automobile et des motos. Les fabricants de vélos se concentrèrent donc davantage sur l'aspect esthétique que sur l'aspect fonctionnel, s'inspirant de la mode art-déco et de ses formes aérodynamiques (métal brillant, lignes rondes). C'est le concept développé dans le "Streamline design".
vélo US années 50
On retrouve aujourd’'hui ce style de vélo sous le nom de "rétro" ou "Cruiser" dans certaines marques américaines comme Raleigh ou Schwinn (ci-contre). C'est d'ailleurs assez drôle de penser que ces vélos représentaient la modernité dans les années 50, alors qu'aujourd'hui on les appelle "rétro".
 
Curieusement ces vélos sont quasi inconnus en France. On en trouve pourtant en Allemagne, probablement parce qu'ils sont venus d'Amérique en même temps que le plan Marshall et la reconstruction allemande.
On peut voir ces vélos dans le décor sensé être parfait du film "The Truman Show", ce qui n’'est pas rien. Assez proches pour moi de mon idée du vélo idéal, tout en courbes, finesse et équilibre, ils sont l'heureuse découverte de ce dossier sur le beau vélo. Ils répondent au souci d'intégrer les lignes de rigidité dans un équilibre global. 
schwinn cruiser
- des vélos d'aujourd'hui dans certaines marques peu distribuées en France (ex. Bianchi en Italie ci-contre, Patria en Allemagne avec dbianchies cadres plutôt droits mais inventifs à droite), patria dublin
- des vélos d'aujourd’'hui dans la grande distribution ou des grandes marques : je pense qu'il faut en effet reconnaître cet effort de recherche chez Décathlon et Go Sport. Que cette recherche esthétique se fasse ou non au détriment de la qualité des dbtwinifférents éléments n'est pas de mon ressort ici. Ex. ci-contre : le B'Twin dont la petite barre centrale semble s'inspirer de l'arrondi des vélos américains tout en déplaçant le losange vers le bas, le rendant ainsi plus moderne. A droite dans la marque Giant : la courbe du cadre vient épouser la roue arrière dans une contre-courbe. Le pédalier est avancé au milieu des deux roues ce qui donne un sentiment d'équilibre. giant gloss
- autres expériences intéressantes (mais marginales) : le tuning ou personnalisation du vélo. D'une certaine manière ses adeptes recherchent aussi leur image personnelle de beau vélo. A la différence des voitures que le tuning rend agressives, le vélo modifié, lui, reste un vélo (au pire il s'alourdit et perd en praticité et en rapidivert et longté) et retrouve un côté rétro sympathique (en singeant souvent le tuning moto au 2e degré). Les résultats esthétiques sont quelquefois bien imaginatifs et intéressants. A part quelques modèles très farfelus voire lourdingues, on trouve dans cette catégorie d’assez beaux modèles. roaster
- La couleur : la peinture de son vélo fait la plupart du temps partie de la catégorie ci-dessus. C'est une manière assez peu couteuse de transformer un vélo.
Certains fabricants de vélos jouent néanmoins de la couleur des cadres pour se distinguer des cadres habituels souvent (trop) richement dotés d'autocollants à caractère sportif, des couleurs métalliques, des grosses lettres plus ou moins agressives. Là encore, ce type de peinture fait référence au monde du sport et la publicité qui va avec. Mais volontairement ou non, cet excès de clinquant fait oublier les lignes de vélo, comme s'il fallait camoufler le cadre (trop classique ? trop neutre ?).
La distinction va dans les directions suivantes :

- la sobriété : les couleurs unies (souvent noir ou gris), sans autocollants ni letttrages, ou en couleur vives non "métallisées" (le "grise souris nacré" des Vélib entre dans cette catégorie),
- les gammes de couleurs qui s'accordent (en jouant avec le cadre et les accessoires (selle, porte bagages, poignées...)
- des couleurs vives et riches mais dans des codes couleur "design - mode" et non pas "sport" (voir ci-contre un vélo Chok-technologic... ditribué chez Go Sport (avec des gammes de casques colorés également).



chok-technologic
Un point sur les vélos couchés

Les connaisseurs s'étonneront que j'oublie un peu vite les vélos couchés : ce type de vélo représente effectivement un changement radical à la fois dans la position du "pilote" que dans la forme du vélo, mais malgré tout l'intérêt que les utilisateurs y voient (vitesse, confort) cette expérience me semble marginale, peu pratique en ville et peu convaincante dans sa forme (grande chaîne et pédalier à l'avant très visible). Ci-contre deux exemples assez différents, le premier avec le guidon en haut, le second avec le guidon latéral. Le vélo du bas est mieux dessiné mais les jambes de l'utilisateur doivent être assez hautes par rapport au corps !
vélo couché
vélo couché
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